DIALOGUE DE L’ARTISTE AVEC SON TEMPS
Jacques Riousse
Lisieux, 1946
Les œuvres des artistes modernes subissent souvent dans le public deux réactions opposées : l’une d’intérêt, l’autre d’incompréhension. D’un côté étonnement et curiosité, de l’autre, hostilité et parfois même fureur.
Il semble qu’il y ait décalage entre la vision des artistes et le goût moyen de leurs contemporains, que leurs traductions soient reçues comme des objets insolites, étrangers aux préoccupations du plus grand nombre.
Aucun art n’échappe à cet affrontement. Il suffit de se rappeler dans un passé récent comment furent reçues, la cité radieuse de Le Corbusier, les sculptures de Germaine Richier (Christ d’Assy), la musique d’Olivier Messiaen ou le théâtre de Bertolt Brecht.
Mais c’est sans doute la peinture qui donne lieu à la plus vive contestation. Devant les toiles d’une exposition d’art moderne, on surprend des réactions très différentes selon l’âge, la culture, ou la situation sociale des visiteurs.
Il y a ceux qui interrogent. „Qu’est-ce que cela signifie ?
Qu’est-ce que cela représente ? Par où faut-il regarder ? Quel est le haut ? Quel est le bas ? “ – Ceux qui ricanent devant une toile abstraite. „Ça de la Peinture ! Mon gosse en ferait autant ! Ce n’est pas difficile – Il suffit d’écraser au hasard des tubes de peinture“ – Ceux qui sont furieux et s’érigent en défenseurs des valeurs éternelles. „C’est scandaleux !“ disent-ils devant une toile de Picasso. „C’est un parti pris de défigurer l’homme ou la femme. C’est une attaque contre le bon goût et la Société !“
Ceux qui devant les recherches nouvelles, ne voient que le matériau et s’écrient
„Mais c’est fait avec de vieux chiffons et des résidus de poubelles !“
Ceux qui se réfugient dans le passé. „Ah la douceur de la clarté ombrienne dans les peintures du Quattrocento ! la beauté des vierges de Raphaël et de Rubens !“
Ceux qui sont inquiets par ce qu’ils doutent de leur jugement, et n’ont plus de critères sûrs.
Ceux qui confusément sentent que cela les concerne et remet en question leur vision du monde.
Comment expliquer cette situation ? Les artistes ne seraient-ils plus les témoins de leur temps, le reflet de leur époque, les interprètes de leurs contemporains ? Ou bien est-ce le public qui ne pouvant plus suivre une évolution qui va très vite se trouverait dépassé ?
Dans les siècles précédents, les artistes étaient plus ou moins en faveur, mais il n’y avait pas de contestation fondamentale sur leur art. L’histoire montre l’évolution parallèle de la vie d’un peuple et de son expression artistique. Un style est la marque d’une Société. C’est une manière identique de penser, de regarder le monde, d’envisager les grands problèmes de la vie, qui agit à la fois dans tous les domaines sacrés ou profanes, qui inspire tous les corps de métiers et guide l’intellectuel comme le manuel. Dans notre monde occidental il y a eu par un mouvement continu passage d’un style à un autre (roman, Gothique, Baroque, Classique) en concordance avec 1’évolution de la Société. Mais, vers I860, on est devant un point critique. Les artistes qui marqueront leur époque sont alors rejetés et incompris. Ils apportent une nouvelle vision du monde, mais qui semble incongrue à leurs contemporains. Cette révolution amorcée par Delacroix s’est poursuivie avec les impressionnistes, puis a éclaté avec les trois grands peintres qui sont à l’origine de tous les courants de l’art moderne, Cézanne – Gauguin et Van Gogh. : Cézanne ouvrant la voie au cubisme, Gauguin au fauvisme et Van-Gogh à l’expressionisme.
Depuis les choses ont été très vite. Il y a eu un éclatement en toutes sortes de directions, peinture abstraite, surréaliste, gestuelle, informelle…etc.. Si bien qu’aujourd’hui , en cette seconde moitié du XXème il est difficile de faire le point et de voir clair dans toutes ces tendances. Certains y renâclent et niant toutes les recherches contemporaines, se retournent nostalgiquement vers le passé. où ils croient retrouver des valeurs sûres et réconfortantes ; le sujet traité, facilement reconnaissable, la beauté expressive, l’harmonie des formes, l’ordre et la composition, à base de symétrie la finesse et le rendu de l’exécution.
Voyons s’il est possible de dégager quelques constantes de l’œuvre d’art, valables hier et aujourd’hui, et avant de les confronter au XXe siècle, essayons sans faire de théorie esthétique, de surprendre la démarche de l’artiste dans son acte créateur.
Au départ éliminons deux tentations extrêmes : une trop grande servilité vis-à-vis du réel ou au contraire la totale négation de ce réel.
Une œuvre d’art ne peut être une reproduction servile de la nature. Le sculpteur le sait bien qui n’essaye pas d’atteindre par moulage, la vérité de son modèle. Un lion dans sa dépouille empaillée du Muséum d’Histoire naturelle est moins réel que dans un bronze de Barye.
Une évocation musicale de la mer, n’est pas une simple reproduction de ses bruits. Vous pouvez aller avec un magnétophone enregistrer les brisements des vagues sur les rochers à la pointe du Raz, vous n’obtiendrez rien de comparable à „La mer“ de Debussy – l’auteur dramatique ne donne pas l’impression du vécu par la transcription de dialogues entendus. Et les enfants ne s’y trompent pas qui, sans le savoir, au milieu de leurs jouets éprouvent de grandes joies artistiques, permettant et recomposant avec désinvolture les éléments d’un monde qui se livre à leurs fantaisies de créateurs en herbe. Il y a dans tout enfant qui commence à dessiner, un artiste qui malheureusement ne saura pas longtemps protéger la vision intérieure contre tous les arguments logiques des grandes personnes trop raisonnables. Il ne reproduit pas ce qu’il voit d’après les lois de la perspective qu’il ignore, mais ce qu’il a dégagé de plus essentiel dans le réel qu’il réinvente.
Une œuvre d’art ne peut être non plus une élaboration abstraite de la pensée concentrée sur elle-même sans contact avec le réel. Celui qui se ferait illusion, au point de croire après avoir coupé tous les contacts avec l’extérieur et s’être replié dans la cellule de son moi, qu’il est capable d’en tirer les éléments d’un chef d’œuvre serait vite détourné de cette voie par la sécheresse et la pauvreté des résultats. Bien qu’il y ait sous-jacente à toute œuvre d’art, une structure mathématique, une symphonie des nombres qui s’exprimera plus ou moins consciemment par le rythme dans la poésie la musique ou la danse, par une modulation de l’espace en architecture, il ne faudrait pas espérer obtenir automatiquement la beauté par l’application de formules ou d’un nombre d´or, si auparavant on s’est promené dans le monde avec les yeux fermés et le cœur durci.
Donc ni reproduction servile de la nature, ni conception sans rapport avec le réel, la naissance de l’œuvre d’art suppose une interrogation, un dialogue, une relation entre l’homme et le monde. L’artiste n’est pas un séparé. Il participe à la vie commune, mais plus sensible, il en capte par de nombreuses antennes les frémissements imperceptibles, il perçoit les forces, les courants, les ondes qui la traversent. Il écoute les appels et les angoisses de l’homme. Il saisit par intuition ses aspirations profondes, ses désirs informulés. Puis il s’éloigne un peu de la foule bruyante. C’est pour méditer dans une retraite solitaire sur tout ce qu’il a enregistré, pour prendre un peu de recul et embrasser ainsi de plus vastes perspectives, pour rassembler ce multiple fuyant et le rattacher à de l’immuable, pour fixer quelque chose de ce devenir humain. L’artiste alors dans un état de clairvoyance, saisit d’un coup en pénétrant au cœur des êtres les secrets rapports qu´il devinait depuis longtemps sans pouvoir les joindre.
Cette pensée formée dans la contemplation de l’un et du multiple, l’artiste imitant Dieu par un effort créateur la projette au dehors dans le spatial et la durée. Il en informe une matière inerte. Mais celle-ci résiste et les difficultés surgissent. Aux souffrances de la conception s’ajoutent maintenant celles de la réalisation. En s’incarnant la pensée se limite, mais elle doit s’incarner pour se redire, passer en d’autres et acquérir ainsi une nouvelle vie. Les deux conditions vie et unité imposent à l’œuvre de se développer selon les lois d’une croissance harmonique.
Le thème mélodique d’une symphonie est continuellement repris et développé dans des perspectives variées. L’ogive d’une cathédrale fournit l’élément de base qui module la partition de l’espace depuis les voussures des portails jusqu’aux clochetons des tours. Dans un arbre le même rythme préside au départ des branches maitresses et aux fines poussées des branches terminales. Des racines aux superstructures il y a unité malgré toutes les variations contingentes.
Par une poussée interne le cheminement dans l’air ne se fait pas sans lutte. Branches tordues qui semblent avoir pénétré un milieu hostile semé de blocs d’air durcis, comme les racines qui contournent l’obstacle des rocs souterrains. Ces ramures sont des graphiques sur le ciel, résultats de la combinaison de multiples influences ; celle de la pesanteur tirant sur les branches de tout le poids de la terre, force des vents dominants, dilatation, attraction de la lumière. Les branches prises dans ces remous s’incurvent, se tordent craquent ou parfois sont emportées par un arrachement de tempête. Mais tels qu’on les voit, ces vieux arbres malgré leurs branches déformées leurs blessures cicatrisées et tous les stigmates de leur histoire, gardent une marque d’unité dans un rythme propre qui permet de les reconnaître de loin même l’hiver quand dépouillés de leurs feuilles il ne reste plus que la géométrie de leur squelette.
Plus mystérieuse que la croissance harmonique de l’arbre est celle de l’homme. Les proportions du corps se modifient avec l’âge, (la tête est environ le quart du corps à la naissance, le huitième pour un adulte) mais une mère qui voit grandir son enfant n’a aucun doute que c’est toujours le même être et si elle le reconnait c’est que malgré les variations il y a quelque chose de fondamental qui ne change pas en maintenant le caractère d’unité dans la continuité.
Ces exemples d’une croissance harmonique dans l’arbre ou l’homme, se transposent dans toute œuvre d’art qui doit suivre à sa manière les grandes lois universelles, faire écho aux courants de vie qui traversent le cosmos.
Rien. Naissance – Vie- Mort – Autre chose – Histoire de tout être qui évolue, d’un gland qui devient chêne – d’une chenille qui devient papillon, de l’homme appelé à ressusciter. Plan d’une symphonie, d’une cathédrale, d’un poème. Du silence jaillit un chant qui se développe, atteint un moment son maximum d’intensité, puis décroit, meurt. Et lorsque le silence est revenu, cet effort n’est pas perdu mais transposé. Une œuvre d’art doit reproduire cette courbe de vie en tenant compte de l’homme. Car la conscience esthétique vise toujours une certaine modalité d’être, où le mouvement est conduit de l’intérieur, dans la vérité et la simplicité. Car une pensée sûre d’elle-même n’a pas peur de s’affirmer. Il ne faudrait pas s’y tromper, cette simplicité apparente n’est pas pauvreté.
On ne l’atteint qu’après un lent travail. La précision ; la netteté, la pureté la facilité de cette ligne qui semble jaillir toute seule, suppose beaucoup d’ébauches de tâtonnements d’essais infructueux. Des centaines d’études, des milliers de calques précédent la mise au point d’un prototype. Des nuits d’insomnie s’additionnent avant celle où s’impose dans son surgissement définitif la mélodie ou le poème, les générations de chercheurs œuvrent obscurément avant celui qui formule la découverte.
Tout enfantement dans la souffrance est aussi une source de joie. Car l’œuvre réalisée, malgré sa limitation, porte en elle un reflet de la pensée dont elle est issue, avec la puissance de la redire de nouveau, en une multitude d’harmoniques chez les consciences qui lui font écho.
La matière garde une empreinte de la pensée qui l’a informée. Ainsi la coque d’un vieux cargo, aux flancs incrustés de coquillages et d’algues évoque au marin les mers du sud où il a longtemps bourlingué. Ainsi les alluvions, les stratifications et les failles d’un terrain résument pour le géologue l’histoire des plissements et charriages anciens.
Des millions d’hommes au contact d’une œuvre, la Victoire de Samothrace, la Cathédrale de Chartres, la Neuvième Symphonie ou les Pèlerins d’Emmaüs, sentiront monter en eux un chant qui leur est propre, mais qui rejoint cependant la pensée créatrice. Celle-ci qui par le moyen d’une pauvre matière touche d’autres consciences dans leur intimité et leur profondeur, doit posséder au départ et à l’arrivée le caractère d’intériorité. Elle ne peut naître que dans une personne ayant fortement ressenti en elle-même jusqu’au déchirement ce qu’elle exprime au dehors. Cet effort de projection au-delà des limites habituelles assure à l’œuvre sa survie, car sa puissance de rayonnement est d’autant plus grande qu’en elle, a été condensé plus de pensée, d’aspirations, d’élans, de désirs. Si au-delà du cadre spatial et temporel de son jaillissement elle peut toucher des consciences diverses, c’est qu’elle porte une note d’universalité. Ce sont les hommes qui lui donnent sa véritable existence. Quel que soit l’objet intermédiaire il faut toujours pour la communication esthétique au départ et à l’archivée, comme créateur et résonateur, une conscience humaine. Ce n’est pas l’instrument qui fait la mélodie, mais notre oreille. Le violon émet des sons. Notre oreille les analyse, les classe, les mémorise en hauteur et intervalles et recrée les rythmes et la mélodie. De même l’appareil cinématographique ne crée pas le mouvement. Il ne fait que projeter sur un écran des photos en discontinuité. Ce sont nos yeux qui recréent le mouvement en enchainant ces vues.
C’est pourquoi dans ce rôle de communication entre les hommes de différentes races et générations, les arts plastiques ont cet avantage de s’imposer sans intermédiaire.
Pour comprendre la pensée profonde d’un écrivain, il faut lire son œuvre. Cela demande du temps. Pour participer à la pensée musicale d’un Compositeur, il faut nécessairement suivre dans la durée le déroulement de ses accords. Mais face à un tableau on reçoit le choc d’une perception instantanée, globale, qui intuitivement vous fait partager la vision d’un autre homme, vous fait entrer d’emblée dans son univers intérieur. Il y a là un moyen privilégié de communication, direct, sans intermédiaires universel.
Comparons un tableau de la Renaissance italienne par exemple „La Joconde“ et un tableau chinois. „L’orage“ de l’époque de Ming correspondante. Dans tout l’art classique occidental l’homme est au centre de la création. La nature l’accompagne en décor, dans un lointain bleuté avec des parcs, des montagnes des forêts. Le cadrage chinois est tout différent. C’est un rectangle vertical, beaucoup plus haut que large. Au milieu il y a le nuage, dont émergent un pan de montagne, une cascade, un arbre. S’il y a un homme il n’est là qu’à titre accessoire, souvent dans le bas du tableau près d’un petit pont, là où le peintre occidental pose sa signature. L’homme de la Renaissance pense que la nature est faite pour lui et qu’il doit l’utiliser la transformer et s’en servir comme d’un outil. Par contre le Chinois de l’époque de Ming prend spontanément une attitude d’humilité vis à vis d’un cosmos dont il pense n’être qu’une partie infime et transitoire.
Il y a toujours eu correspondance entre les productions artistiques d’une époque et ses motivations profondes. Il serait étonnant que cela ne soit plus vrai. Pour ma part je pense que les artistes sont toujours témoins de leur temps. Mais beaucoup de choses ont changé très vite, depuis l’ère industrielle.
La révolution picturale qui s’est produite en Occident il y a un siècle est avant tout une nouvelle façon de regarder le monde et d’y situer l’homme. Le but de la recherche n’est plus la nature en soi mais la nature soumise à l’interrogation de l’homme.
Si la peinture n’était que la reproduction, l’imitation de la nature, c’est Pascal qui aurait raison dans la pensée suivante : „Quelle vanité que la peinture qui attire l’attention par la ressemblance des choses dont on n’admire pas les originaux“.
Mais aujourd’hui la photo a dégagé la peinture d’un aspect mineur, celui du reportage anecdotique. Et il lui reste un rôle privilégié, celui d’être un moyen de communication idéal, permettant d’emblée l’entrée dans le plus profond de la vision d’un autre. Ce n’est pas la pomme de Newton qui est importante mais la façon dont il y a associé la loi de gravitation. L’extraordinaire ce ne sont pas les pommes de Cézanne, mais le regard nouveau qu’il a jeté sur elles. Vus par un autre que Manet les nymphéas de son bassin n’auraient pas retenu l’attention. Mais la révélation qu’ils apportent, est une nouvelle analyse de la lumière décomposée puis reconstituée en ses éléments complémentaires.
L’homme désormais cherche à ravir les secrets de la nature. Il ne se contente plus d’une observation de surface et cherche à pénétrer au cœur même des choses. Son champ de vision s’agrandit et dépasse par le moyen de relais perfectionnés les possibilités de l’œil livré à elle-même. Avec le microscope électronique on peut voir en deçà des molécules, les atomes et leurs constituants. Avec les radiotélescopes on peut saisir la présence d’objets à plus d’un milliard d’années-lumière de notre terre. Le réel n’est plus seulement constitué de ce que l’on peut toucher avec ses mains, voir avec ses yeux ou entendre avec ses oreilles. Nos sens nous donnent du monde une représentation vraie à notre échelle, mais approximative, incomplète et limitée dans un intervalle restreint. Les couleurs existent au-delà du spectre visible de l’infrarouge à l’ultra-violet. Le silence de la mer n’est qu’apparent, et dû à notre surdité pour les fréquences émises par les poissons.
Par la technique il nous est maintenant possible de les entendre. Le clavier des sensations est devenu beaucoup plus vaste que nous le pensions.
Si on tient dans sa main la sphère d’acier d’un roulement à billes on a l’impression directe tactile et visuelle de quelque chose de brillant, de froid, de rigide, de métallique. Mais le caractère de densité compacte n’est qu’une illusion. En deçà de l’apparence, il existe une architecture moléculaire, elle mêmes constituée d’atomes avec beaucoup plus de vide que de plein. Et les atomes sont eux-mêmes des systèmes stellaires en miniature, avec des gravitations d’électrons autour du noyau, à des vitesses proches de 300.000 Kms seconde. Cette vision tourbillonnaire d’une population de grains d’énergie est plus vraie que l’approximation de la sphère métallique rigide.
On admet ce schéma sur un tableau noir, dans un cours d’électronique, mais pour beaucoup cette notion intellectuelle n’a pas modifié leur préhension quotidienne du monde. Pour le plus grand nombre les faits vont plus vite que les idées. Le langage suit difficilement l’évolution des connaissances.
Nous savons bien que la terre est ronde et tourne autour du soleil. Mais avouons que nous vivons habituellement notre journée dans le système de Ptolémée. Notre langage est toujours géocentrique. Au lieu de dire lever du soleil ou coucher de soleil, il faudrait sentir le flanc de la terre qui nous porte, avec la mer, la montagne, la ville, basculer dans l’espace vers la zone de lumière ou de nuit.
Par leur métier, les marins, les pilotes et maintenant les cosmonautes ont le sens de la relativité du mouvement. De nouvelles images se présentent à eux à l’évocation d’un nom. Pour la plupart des touristes Nice évoque une vue de carte postale en couleurs : la promenade des Anglais, la mer bleue, les palmiers verts, les maisons roses.
Mais pour un pilote de Boeing qui y fait escale de nuit, Nice c’est un tableau abstrait, les alignements de points bleus des pistes d’atterrissage encadrés de points rouges, non loin d’une grande constellation de lumières incurvée autour du disque noir de la mer. Si le pilote est peintre pourquoi ne pourrait-il projeter sur une toile ce qui pour lui est la vision coutumière de Nice.
La mer n’a pas la même réalité pour le peintre au parasol qui pose son chevalet à l’extrémité de la jetée du petit port, et pour le plongeur sous-marin qui pénètre dans les profondeurs „aux entrailles de raisin“. La vitesse a modifié notre rapport avec la terre. Le paysage n’est plus seulement une fenêtre ouverte devant les yeux. Vous pouvez physiquement le pénétrer dans toutes ses parties et en avoir une connaissance synthétique.
En une journée la traversée des Alpes en moto par les cols vous en donnera une autre réalité qu’à de Saussure. Il vous aura fallu dans vos muscles équilibrer la poussée des virages, sentir la pression des pentes et des plongées dans les descentes en lacets. Cela ne remplace pas la marche à pied et la vue contemplative, mais c’est un moyen de connaître qu’il vaut d’avoir expérimenté.
Le nombre des informations que nous recevons en un temps très court,
sur notre environnement immédiat et sur ce qui se passe partout dans le monde jusqu’aux antipodes, nous donne une sorte d’ubiquité instantanée et une conscience élargie. Le danger serait d’être envahi par tous ces stimuli au point d’en être submergé et d’être agi par eux sans qu’un classement raisonné puisse intervenir, sans vrai choix et contrôle de notre part.
Nous savons depuis les découvertes de la psychologie des profondeurs qu’il existe en nous des couches souterraines qui n’émergent que rarement à la surface et que nos motivations ne sont pas toujours conscientes. Après Gérôme Bosch et Goya le surréalisme a délibérément exploité ces régions de l’infraconscient. Ce que l’on peint n’est plus le sujet en soi analysé d’un œil critique mais l’image qu’il aura fait surgir, déclenchant comme dans un rêve des associations étranges. L’homme est lié aux déterminismes d’origine et de milieu qui précédent et accompagnent sa vie. La liberté n’est pas dans leur négation mais dans leur dévoilement et leur remise en question. Par l’expression esthétique, en même temps que l’homme se révèle à lui-même, il donne au sensible un être nouveau, avec une puissance de symbolisation qui prend son maximum de signification au moment où l’expérience est vécue par son créateur, ou revécue grâce à l’œuvre, par une multitude d’auditeurs ou de spectateurs.
Il y a dans un poème de Claudel cette comparaison „La mer était si bleue qu’il n’y a que le rouge qui soit plus rouge“. En bonne logique grammaticale cela n’a pas de sens. Mais c’est Claudel qui a raison pour nous communiquer à la limite des mots l’intensité de la sensation. Le rouge pour l’homme est porteur d’un potentiel d’excitation sensoriel beaucoup plus violent que le bleu. Ce n’est pas au hasard, que le rouge est le signal du danger, du feu, de l’interdit, du poison, du sang, de la colère (voir rouge) etc… Le rouge intervient pour le Bar de Pigalle et le vert pour le Bureau du Notaire. Devant le profond bleu de la Méditerranée Claudel pense „Le bleu de cette mer me donne une telle sensation d’intensité qu’il n’y a que le rouge capable de me donner une sensation aussi forte.“ Sur une toile Claudel aurait alors peint la mer en rouge à la manière des fauves, cette couleur/vraie, mais sur un plan de réalité psychique et non plus seulement photographique.
Je me souviens de la vision un peu hallucinante d’un peintre danois sur nos structures actuelles – Vue plongeante et panoramique à la manière de Peter Brueghel, mais dans un paysage où les groupes humains, avaient fait place à un grouillement d’insectes métalliques. Il y en avait partout et de toutes sortes : les petits sagement alignés en chenilles processionnaires, les gros armés s’affrontant dans les lointains de la terre, de la mer ou de l’air, au milieu d’un univers en explosion.
Le peintre danois lui aussi avait raison. Il vaut mieux regarder de près de quoi sont faites ces carapaces sur mesure dans lesquelles nous entrons quotidiennement pour notre travail, notre plaisir ou notre mort, plutôt que d’être agis par elles sans le savoir.
Les artistes complètent, approfondissent, personnalisent notre vision du monde. Bien sûr dans le foisonnement de leurs productions tout n’est pas recevable au même degré. Le tri se fera nécessairement avec le temps. Mais soyons ouverts, accueillants. Et si une œuvre nous rebute ne concluons pas trop vite qu’elle est sans signification pour nous.
Voir, souffrir, aimer avec d’autres yeux et résonner à d’autres consciences c’est en nous révélant à nous même acquérir une plus grande réalité d’être.